Pourquoi Gbagbo reste en prison

Pourquoi Gbagbo reste en prison



La chambre d'appel de la Cour pénale internationale a décidé le maintien en détention de l'ex-président ivoirien.

Douche froide pour les partisans de Laurent Gbagbo, acquitté le 15 janvier par la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye. De Gagnoa, son fief, à Yopougon, quartier populaire d'Abidjan, les fidèles de l'ex-président ivoirien, poursuivi pour "crimes contre l'humanité" et détenu depuis plus de sept ans au centre pénitentiaire de Scheveningen, doivent remiser brassées de fleurs et chants de bienvenue.  

Leur idole ne foulera pas la terre natale avant février prochain. Au plus tôt. Car d'autres embûches, surgies sous ses pas, pourraient a minima retarder de plusieurs mois son éventuel retour au pays des Éléphants.  

Le leader emblématique du Front populaire ivoirien (FPI) et son coaccusé Charles Blé Goudé, figure de proue de la mouvance radicale des Jeunes Patriotes lors de la crise postélectorale meurtrière de 2010-2011, doivent cette déconvenue à l'appel introduit dès le mercredi 16 par les procureurs de la Cour contre la décision de "remise en liberté immédiate". 

"Risque concret"

Ce vendredi matin, à une courte majorité -trois juges contre deux-, la chambre d'appel de la CPI, invoquant des "raisons exceptionnelles", a jugé nécessaire le maintien en détention des intéressés. Et ce dans l'attente d'une décision quant à l'appel que Fatou Bensouda, la procureure de la Cour, projette de former, sur le fond, contre l'acquittement du tandem.  

En clair, la chambre redoute que Gbagbo et Blé Goudé puissent, dans l'hypothèse d'un procès ultérieur en appel, se soustraire à la convocation de la juridiction internationale et se tenir hors de sa portée, en Côte d'Ivoire ou ailleurs. Il existe un "risque concret", soutiennent les "procs". 

A court terme, le calendrier prend forme. La Gambienne Bensouda a jusqu'au 23 janvier pour fourbir son argumentaire quant à la nécessité de garder sous clé l'ancien chef d'Etat et son disciple. Ensuite, la défense et les parties civiles disposeront de six jours pour répondre et riposter à son mémoire. A la faveur d'une nouvelle audience, d'ores et déjà programmée le 1er février, les uns et les autres feront valoir devant la chambre d'appel leur credo respectif, via une discussion contradictoire. Deux options s'offriront alors aux juges : soit confirmer le maintien sous les verrous jusqu'à un hypothétique procès en appel ; soit rendre au duo sa liberté, que celle-ci soit conditionnelle ou pas. A quand leur délibéré ? Mystère.  

A plus long terme, l'écran radar judiciaire se brouille quelque peu. En cas de nouveau procès, scénario auquel l'accusation semble tenir, la procédure pourrait prendre plusieurs mois. 

Les arriérés d'un vieux "casse"

"La décision de revenir en Côte d'Ivoire, avance à Abidjan un porte-parole du gouvernement, appartient à Laurent Gbagbo". A l'évidence, pas tout à fait. Imaginons toutefois que, tôt ou tard, le prédécesseur d'Alassane Ouattara, au pouvoir de 2000 à 2010, soit en mesure de humer de nouveau l'air de la lagune Ebrié. Une hypothèque demeure. Car l'"Ex" reste sous le coup d'une condamnation à vingt ans de réclusion, prononcée in absentia par la justice ivoirienne en janvier 2018. Sentence motivée par le "casse" de la succursale abidjanaise de la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), en 2011 ; en d'autres termes la confiscation à l'époque, par un régime aux abois, d'un pactole colossal en cash. 

Certes, le président Ouattara a décrété en août 2018 une ample amnistie, au profit de 800 condamnées. A commencer par l'épouse officielle du détenu de Scheveningen, Simone Gbagbo, condamnée quant à elle à vingt années de prison pour "atteinte à la sûreté de l'Etat". Mais voilà : plusieurs Etats africains voisins, lésés lors du "braquage" de la banque régionale, ayant porté plainte, l'ancien prof d'histoire socialisant ne serait pas juridiquement éligible au pardon régalien de son successeur... Rédhibitoire ? Certes pas. Tout porte à croire que la levée de cette menace figurerait en bonne place parmi les enjeux d'une négociation sur les modalités du comeback de "Laurent".

On l'aura compris : le chemin jusqu'au triomphe romain de "Cicéron" -l'un des surnoms du latiniste Gbagbo- reste long et tortueux.   

Source: lexpress.fr